Aujourd’hui, j’ai envie de vous livrer un article un peu plus personnel. Je dois faire un exercice : réussir à expliquer ma profession quand on me pose la question.
“Et vous, que faites-vous dans la vie ?” - Me demande Fred (*), notre torréfacteur préféré ever. “Alors, pouvez-vous m’expliquer en quoi consiste l’activité que vous créez ?” - Me demande la gentille dame de la Chambre du Commerce.
“Bah euh ben en fait je suis biogr… Euh je plutôt permet à des gens de raconter des histoires dans un format assez innovant [...longs cafouillages…]. Voilà”. Si seulement on pouvait avoir autant de temps pour répondre à l’oral comme à l’écrit. Surtout quand il s’agit de parler de soi.
Alors maintenant que le site est lancé, le blog aussi, les marque-pages commandés et arrivés, je passe aux prochaines étapes et elles consistent à aller prospecter. Et là, il va falloir encore parler à des gens. Préparer un discours qui ait l’air un peu naturel. Assumer le mot ”biographe” pour désigner mon métier.
Pourquoi est-ce si difficile ?
Ah, ce n’est pas pareil de mener un entretien ; on y dirige les projecteurs vers le narrateur, vers son histoire, vers autrui.
Je ne crains rien autant que le projecteur qui se dirige vers moi, le regard de l’interlocuteur s’éclairant d’un intérêt soudain sur ma personne et (non, non, pitié) la phrase qui résonne tragiquement : “Et toi, tu fais quoi dans la vie ?”
Mais alors, pourquoi est-ce si difficile ?
Parfois, trop gratter peut ouvrir des trous béants dans lesquels on ne veut pas tomber. Ma personnalité est ainsi faite, un peu de syndrome de l’imposteur, comme tout le monde, ce n’est pas très grave et surmontable. Puis, c’est vrai, le concept est aussi assez original.
Puis-je vraiment me dire biographe quand je ne vais nullement enquêter sur votre vie ? Je réceptionne votre récit et vous aide à explorer vos souvenirs. Il n’est pas question d’aller chercher une vérité journalistique étayée et éprouvée ; d’ailleurs, votre partialité est l’objet même du concept. Transmettre à vos proches, dans un cadre intimiste et privé, dans l’oralité.
Mais étymologiquement, le mot de “biographe” est approprié. Je retranscris.
Lors de la création du site internet, déjà, nous nous sommes arrachés les cheveux à propos du bon terme à employer.
Il y a quelques années, quand j’ai eu cette idée pour la première fois, ma difficulté à “me vendre” m’a empêchée de développer pleinement cette activité. Je me décrivais comme écrivain public, et le plus gros de mon activité consistait à aider des gens dans leurs démarches administratives et à réaliser des missions d’archivage.
J’ai aujourd’hui mûri, rencontré un compagnon de route à propulsion 6 roues dont 4 motrices (électrique, très propre, mais qui fait tousser quand même à cause de ses jeux de mots), roulé ma bosse dans de nombreux domaines, et gagné en détermination : cette idée-là de biographe n’a jamais cessé de trotter dans ma tête.
Donc, biographe.
“Bonjour, je suis biographe. Non, non, pas pour une maison d’édition, non, je suis à mon compte. J’ai inventé un format au chapitre, qu’on appelle “Tranche de vie”. Ça se passe à l’oral, un entretien d’une heure, pas plus, puis je retranscris en enlevant les tics de langage. Oui on peut faire un livre, si on fait plusieurs chapitres. C’est bien pour les vieux qui veulent transmettre le récit de leur vie mais qui ne sont pas à l’aise avec l’écrit, chez le notaire, ça fait plutôt un beau cadeau. Ou qui veulent raconter juste un épisode, ça c’est très beau aussi, comme leur mariage, la rencontre avec leur conjoint, l’arrivée d’un enfant, un voyage, ou revenir sur un aspect méconnu de leur vie. Oui vous pouvez l’offrir à vos parents, même à des collègues. Pour un départ à la retraite par exemple, c’est un beau cadeau ça, pouvoir raconter sa carrière professionnelle. Ou à vos enfants, certains parents aiment transmettre l’histoire de la naissance de leurs petits. C’est comme une photo, mais en texte, récolté à l’oral.”
(*) Fred tient la Brûlerie des Halles, dans le centre de Niort. On y joue à la bataille corse le samedi matin.